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« Nous pouvons créer un géant européen du jumeau numérique » (Geosat)

LA TRIBUNE – 21 ans après sa création, quels sont les métiers et les clients de Geosat 3D ?

MATHIAS SAURA, président de Geosat 3D – Notre métier c’est vraiment la création de doubles numériques, que ce soit pour des bâtiments, des villes, des réseaux, des usines, des infrastructures. Toute notre rigueur et notre savoir-faire découlent de notre premier métier de géomètre-expert : nous mesurons avec une grande précision, nous retranscrivons et nous modélisons en 2D et en 3D. Cela nous amène à travailler avec une typologie de clients très différents puisque ça va du particulier à l’Etat en passant par des grands groupes et des collectivités. Cela peut être la modélisation d’un bâtiment à réhabiliter pour permettre à l’architecte de travailler, la modélisation d’un réseau pour le compte des concessionnaires et tout le domaine de la smart city, de la ville connectée. S’y ajoutent les véhicules autonomes qui, pour fonctionner, s’appuient sur des cartes en 3D d’une précision de l’ordre de 2 à 3 cm. Pour effectuer ces mesures, on utilise toutes sortes d’instruments tels que des drones, véhicules « road scanner », géoradars embarqués, scanners, lidars, tachéomètres, GPS, etc. De ce point de vue, Geosat est devenue une sorte de paradis pour ingénieurs !

Geosat a été retenue avec Ultra Premium Direct, au sein du dernier French Tech 120 qui réunit les startups françaises en forte croissance. Est-ce que Geosat est une startup et qu’attendez-vous de ce programme ?

Est-ce que nous sommes une startup ? Oui et non ! Nous sommes une entreprise rentable depuis le début et nous ne sommes pas vraiment structurés comme une startup. Mais en même temps, si on prend en compte la levée de fonds, notre forte croissance et nos métiers qui sont intrinsèquement liés à l’innovation, à la R&D et aux hautes technologies alors oui : nous sommes une startup ! C’est vraiment cette dimension innovation qui nous rapproche de l’univers des startups en matière d’intelligence artificielle, de cartographie et de véhicule autonome. Le French Tech 120 c’est d’abord une reconnaissance pour le travail de nos équipes mais on en attend aussi une vitrine, de la visibilité et des échanges avec les autres entreprises pour élaborer une réponse française à ces nombreux enjeux technologiques.

Après Viamapa en 2019 puis Delta Monitoring début 2020, vous venez de racheter SE2T fin 2020. Qu’est-ce qui justifie cette stratégie de croissance externe ?

SE2T est une entreprise d’une soixantaine de collaborateurs spécialisée dans la topographie, la détection de réseaux et les études. Elle nous apporte une implantation dans le sud-est et des savoir-faire complémentaires aux nôtres. C’est ce qu’on est venu chercher tandis qu’eux avaient besoin d’un partenaire dynamique pour s’adosser et poursuivre leur développement. Aujourd’hui, on regarde les opportunités de croissance externes en France et essentiellement en Europe. Cela s’inscrit dans la levée de fonds de dix millions d’euros réalisée en 2019 dont l’un des objectifs était ce développement national et international. L’idée est d’agrandir notre aire de jeu et d’apprendre de nouveaux métiers et de nouvelles technologies. De notre point de vue, la croissance externe est plutôt privilégiée pour l’international mais ce n’est pas un modèle même s’il y a, à nouveau, des discussions en cours.

Avec près d’un million d’euros d’équipements de mesure, ce véhicule peut cartographier l’environnement à 360 degrés sur 50 km en ville ou 500 km sur autoroute en une seule journée. Il peut également cartographier le sous-sol jusqu’à 3 mètres de profondeur (crédits : Agence APPA).

Comment gérez-vous cette hypercroissance qui modifie en permanence l’équilibre de l’entreprise ?

On se rend compte que tous les deux ans Geosat montre une figure différente ! C’est déstabilisant au début mais maintenant c’est inscrit dans notre ADN puisque nous sommes en très forte croissance depuis 2011-2012. C’est donc un facteur que nous avons intégré dans le fonctionnement normal de l’entreprise et qui s’appuie aussi sur l’engagement et l’agilité des collaborateurs et le travail de l’équipe de direction avec Cédrik Ferrero et Lionel Raffin. En ce qui concerne les croissances externes, elles sont pour l’instant réussies parce qu’on cherche vraiment à avoir des esprits d’entreprise compatibles et bien compris mutuellement. Si cette culture d’entreprise commune n’y est pas, on ne s’oblige pas à aller au bout de l’opération. L’intégration se fait donc d’abord dans la manière de travailler, dans la complémentarité des savoir-faire et des métiers.

Est-ce que cette trajectoire d’hypercroissance est un objectif des prochaines années ?

Non parce qu’on n’a jamais considéré que cette croissance était un dû ou une obligation pour Geosat. Cela ne nous empêche pas de le faire par envie et par opportunité et, si c’est le cas, on le fera avec grand plaisir. Mais on ne se pose pas de contrainte ni d’objectif de croissance. Notre objectif c’est d’abord d’être rentable et de répondre aux demandes de nos clients.

Quel sera le visage de l’entreprise dans deux ans ?

C’est difficile à dire parce qu’on est à un moment où il y a plusieurs visages possibles. Le premier c’est de poursuivre dans le développement technologique alors même qu’on franchit aujourd’hui des paliers technologiques plus rapidement que nous ne le pensions notamment dans le domaine de la modélisation, de la captation de données et de la détection de réseaux. Ce chemin peut donc nous amener à être plus international qu’aujourd’hui avec une croissance forte voire très forte ! Mais il y a aussi une possibilité d’avoir un visage plus proche de celui d’aujourd’hui avec un développement plus modéré.

Geosat 3D

Modélisation 3D en nuages de points colorisés légèrement retravaillée réalisée par le véhicule de Geosat à destination des véhicules autonomes (crédits : Geosat 3D).

Vous semblez pencher plutôt pour le premier scénario…

Ce qui est sûr c’est qu’on a les talents, les compétences et l’énergie pour aller loin donc, oui, le premier visage nous attire plus ! Notamment parce que la croissance que nous enregistrons depuis plusieurs années ne se fait pas au forceps mais de manière apaisée. Il y a aussi des réflexions actuellement sur la possibilité d’une nouvelle levée de fonds parce qu’on considère avoir beaucoup de cartes en mains pour réussir au niveau national et international.

Comment vous situez-vous sur le marché de la modélisation et de la cartographie ?

Tout dépend de jusqu’où on considère que notre marché s’étend. Si on a une approche restrictive, on figure parmi les plus gros acteurs en France et en Europe. Mais si on considère l’appétit considérable pour la data et la geodata, on est sur un marché bien plus vaste et mouvant avec des acteurs très importants tels que Here ou TomTom, sans même parler des Gafa. On est positionnés sur des marchés qui sont objectivement en train de se rejoindre, parfois de manière complémentaire.

Quels sont les principaux verrous qui sont encore devant vous ?

Les plus gros défis sont liés à la donnée. La data ça prend beaucoup de place, il faut réussir à avoir des données de qualité, à les agglomérer, les travailler, les stocker. Il faudra aussi convaincre les métropoles et les villes de l’utilité de disposer d’une base cartographique de très haute précision sur la totalité de leur territoire. Pour cela, il faut être en capacité de le réaliser et donc d’investir dans des activités et des équipements coûteux mais qui s’avèrent ensuite rentable. Aujourd’hui, les Etats et les collectivités européennes ont deux choix possibles : soit ils s’asservissent aux entreprises américaines ou chinoises et ne seront plus maîtres de leurs données ; soit ils décident d’avancer avec des acteurs européens pour être leader sur ces sujets et affirmer une souveraineté européenne dans ces domaines stratégiques.

En matière de cartographie, on a la chance en France d’être plutôt bien positionnés, voire même en avance, dans la compétition mondiale. On a donc toutes les cartes en main pour créer en France et en Europe à la fois les services et les besoins de demain qui seront ensuite utilisés par d’autres Etats. On a la possibilité de créer un géant français ou européen de la cartographie et des jumeaux numériques. Cela peut être Geosat ou un autre acteur européen. Peu importe parce que le vrai enjeu c’est de ne pas rater ce saut technologique !

Geosat 3D

Modélisation 3D de la cathédrale Saint-André à Bordeaux réalisée par un scanner 3D fixe pour créer un jumeau numérique (crédits : Geosat 3D).

Concrètement, par rapport à Google Maps, par exemple, quels sont les usages qu’une ville peut envisager à partir d’une cartographie précise de son territoire ?

Tout dépend des ambitions de chaque collectivité mais cela permet, par exemple, de connaître précisément l’emplacement et le fonctionnement des réseaux d’eaux, d’énergie, d’assainissement, etc. Cela permet d’envisager tous les sujets liés aux déplacements, à la diffusion des polluants, de la chaleur, de la qualité de l’air, etc. Ce qu’il faut bien avoir en tête c’est qu’une carte est, et a toujours été, un outil éminemment stratégique. La carte c’est le cadre, le point central qui permet de réunir tout le monde autour de la table pour discuter de ce qu’il faut faire. C’est vrai pour des conquêtes mais c’est aussi vrai pour le positionnement des antennes 4G et 5G, pour la sécurisation des réseaux de gaz, etc. Et plus la carte est précise et partagée, à l’instar du BIM ((building information modeling), plus il est facile de travailler ensemble et donc de gagner du temps et d’être plus efficace. La modélisation 3D des bâtiments permet aussi de mieux travailler sur l’efficacité énergétique.

Sur ces sujets, parfois très sensibles, quel est votre regard sur la responsabilité juridique du cartographe, de celui qui fabrique la carte ?

Elle est complexe parce qu’il y a de multiples cas de figure. Pour faire simple, aujourd’hui, les cartes ne sont pas garanties contractuellement donc si votre GPS vous dit de tourner à droite et que c’est un sens interdit, c’est vous qui allez payer le PV, pas le GPS ! Chez Geosat, nous réfléchissons à introduire une forme de garantie, de certification, notamment pour gérer les cas d’usages des véhicules autonomes. Parce qu’avec un véhicule autonome, il faut que la carte soit irréprochable. On souhaite donc aller vers une logique de carte certifiable, c’est-à-dire qui soit toujours faite de la même manière avec des processus homogénéisés et contrôlables, un peu sur le principe d’une norme ISO. Cela ne nous exonère évidemment pas de notre responsabilité si on indique un mauvais emplacement pour une canalisation de gaz et que cela amène à un accident.

Lire aussi : Véhicules autonomes : pourquoi les défis ne sont pas que technologiques

Geosat est l’une des multiples briques du véhicule autonome qui suscite autant de promesses que de fantasmes. Où en est-on en ce début d’année 2021 ?

Cette technologie progresse bien même s’il reste encore beaucoup de sujets à régler. Les choses iront nécessairement plus vites pour des trains ou des navettes autonomes sur des trajets prédéfinis que pour des véhicules individuels dans un centre-ville historique. Il reste des paliers à franchir en termes de calcul interne, de finalisation de certaines technologies. Geosat participe par exemple à l’expérimentation sur l’A63 qui vise à valider une preuve de concept sur le fonctionnement et les réactions des véhicules autonomes pendant deux ans sur un tronçon d’une trentaine de kilomètres dans les Landes. Dans ce cadre, nous avons été chargés de réaliser le double numérique de l’ensemble du segment de l’A63.

Lire aussi : Feu vert pour le test de véhicules autonomes sur l’A63

Geosat 3D en chiffres :

  • 491 salariés dont 160 au siège de Pessac, en Gironde, et des implantations en Ile-de-France, dans une dizaine de villes françaises, au Portugal, en Zambie et au Mozambique.
  • 15 chercheurs dans l’équipe de recherche fondamentale sur les cartes HD, l’intelligence artificielle, la reconnaissance de forme, le machine learning, etc.
  • 60 recrutements prévus en 2021 sur des postes de géomètres-experts, informaticiens, ingénieurs, spécialistes de la donnée et des algorithmes, géophysiciens, architectes, etc.
  • 26 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020, en hausse de +25 % sur un an. 10 % de l’activité est réalisée à l’international.
  • 40 % de croissance annuelle en moyenne depuis 2013




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