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L’Orient-le Jour, un quotidien face à la catastrophe, lance un appel

Il était « 18h05 », heure locale, à Hamzieh, une banlieue située dans le sud de Beyrouth lorsque les journalistes de L’Orient-le Jour ont ressenti la première secousse. Sur les trois étages qu’occupe le quotidien libanais francophone, l’activité se fige pendant quelques secondes. « On a senti comme un tremblement de terre. On a tous raccroché nos téléphones », raconte, encore émue, Hanaa Jabbour, la directrice marketing du média progressiste né de la fusion en 1971 entre L’Orient et Le Jour. Depuis des mois, le deuxième journal du pays soutient ouvertement la révolution libanaise qui agite le petit État du Moyen-Orient qui croule aujourd’hui sous une dette de 92 milliards de dollars, soit 170% de son PIB.

Malgré les huit kilomètres qui sépare l’immeuble du journal du port sinistré, les cadres fixés au mur tombent : « A la deuxième déflagration, c’était descriptible. J’ai vécu ici la guerre de 2006… le bombardement israélien. Pendant quelques secondes, on y a tous repensé, les images sont revenues…», raconte la chargée du marketing qui explique à La Tribune avoir transformé, le lendemain de la catastrophe, le site e-commerce détenu par le média en une plateforme de collecte de dons des lecteurs issus « à 80% de l’international, et 20% du Liban, car de moins en moins francophone ».

Bien avant l’explosion qui a fait 137 morts à ce jour et plus de 5.000 blessés, le média sait que sa survie dépend, comme tout le pays, de l’aide extérieure. Avec un tirage de son quotidien à 15.000 exemplaires, il revendique également « 1 million de visiteurs uniques par mois en moyenne » sur son site. Pour affronter la crise de la presse et celle qui agite le pays, L’Orient-le Jour, qui édite également le mensuel économique Le Commerce du Levant, compte exclusivement sur les fonds d’investisseurs privés, avec « près de 90 % du capital détenu par quatre groupes familiaux Eddé, Choueiri, Pharaon et Rizk », précise le groupe qui emploie 60 journalistes. Toutes sont des familles qui ont gardé des attaches avec la France.

Sans ses actionnaires, la survie du média, – à l’image de l’économie nationale – tient à un fil, avec une livre libanaise qui a perdu 80% de sa valeur depuis la révolte de l’automne 2019. « Clairement, on fonctionne à pertes. On a une dévaluation massive, tandis que le papier du journal est importé. Sans compter un effondrement du pouvoir d’achat : c’est tout le pays qui est dans cette équation car le Liban importe beaucoup. Pour nous, le seul moyen de s’en sortir, c’est le numérique », confie à La Tribune Sahar Al Attar, la rédactrice en chef du Commerce du Levant.

Comme tout média en quête de monétisation, il a fait le pari du modèle de l’abonnement depuis 2014. Afin de garder, comme l’assure le marketing, « une indépendance et de n’être affilié à aucun parti politique comme la plupart des journaux ici ». « On a soutenu la révolution anti-corruption, on veut un Etat de droit », martèle la directrice marketing.

D’une campagne de soutien à une autre

Car depuis la situation s’est dégradé plus rapidement que prévu et les sources de revenus médias se tarissent une à une. « On a plus de partenariats, plus de publicités et la partie commerciale n’existe aujourd’hui presque plus », raconte Hanaa Jabbour. Pour continuer à assurer sa mission d’information, le média a donné un accès libre à ses articles pendant les révoltes.

Il compte aussi donner un large écho à sa mission d’information. D’abord prévue pour soutenir directement l’indépendance du journal via des dons de ses lecteurs en novembre 2019, la plateforme e-commerce accueille désormais des financements pour venir en aide aux ONG qui interviennent pour venir en aide à une population traumatisée par les dégâts causés par l’explosion du 4 août. De « Ensemble, construisons le Liban de demain », le campagne de micro-dons devient ainsi « Ensemble, reconstruisons Beyrouth », en partenariat avec « Impact Lebanon« , « une organisation enregistrée à Londres, dirigée par des personnes de la diaspora libanaise », détaille Hanaa Jabbour.

Dans un pays gangréné par la corruption, le journal se porte garant de la destination des fonds : « Cette organisation à but non lucratif a lancé une campagne visant à collecter des donations de la diaspora pour ensuite les distribuer à des ONG sélectionnées selon une série de critères précis. L’ONG doit être enregistrée au Liban, apolitique, dénuée de toute revendication ou affiliation communautaire, être engagée dans l’aide aux victimes du 4 août. Les ONG identifiées pour le moment sont : La Croix Rouge libanaise, arcenciel et Offre Joie. L’objectif est aussi d’identifier d’autres ONG qui œuvrent actuellement sur le terrain », précise le site. Et d’assurer : « L’Orient-Le Jour veillera à ce que l’argent soit distribué équitablement et s’engage à rendre le bilan public ».

D’ailleurs, le quotidien assure être le seul organe de presse à indiquer ses sources de financements, mais se veut discret sur son nombre d’abonnés. « Il n’y a pas cette transparence ici », explique-t-on.

Cette omerta est surtout une difficulté majeure pour le travail des journalistes économiques. « On navigue dans un environnement complètement opaque. On a très peu de statistiques au niveau national. Les administrations centrales ne donnent aucune information. Il n’y a pas eu un seul point presse pour faire un point sur l’enquête », indique Sahar Al Attar. « Nos seules sources sont le secteur privé mais c’est difficile car il y a des conflits d’intérêts ». Et de raconter :

« Électricité, déchets, les grands secteurs… c’est en fonction de ce que le ministre veut bien nous donner comme informations; le politique ce n’est évidemment pas un discours neutre. Il est très difficile de parler de la réalité économique et sociale du pays. Aujourd’hui, le public s’ouvre à l’économie à cause de la situation, alors que nous n’avons jamais cessé de l’écrire depuis 2016 !  Mais on était dans le déni. Les banques ont aussi beaucoup noyauté les journalistes pour entretenir l’idée que tout allait bien. »

Pour Sahar Al Attar, qui a travaillé un an au ministère de l’Économie libanais avant de revenir, « écoeurée », au journalisme économique, la crise libanaise ne relève pas d’abord de son domaine de prédilection.

« C’est d’abord un problème de gouvernance. Les solutions économiques sont là. Les plans de réformes des grands secteurs sont connus depuis vingt ans. Le diagnostic est déjà fait. Ce système repose sur le clientélisme et la corruption; ils sont accrochés à leur sièges, à leur privilèges, espérant encore et toujours des capitaux étrangers pour refinancer. Aujourd’hui, le Liban est à genoux. Le système noie la responsabilité, il n’y a aucune notion d »accountability'(contrôle et responsabilisation ndlr). »

Concernant le média et l’information économique, une lueur d’espoir venant de l’étranger est possible : « Avant, la diaspora ne s’intéressait pas vraiment à la crise, notre mensuel était assez de niche. C’est en train de changer», souligne-t-elle.

Lire aussi : Corruption, dévaluation, absence de réformes: les maux qui agitent le Liban depuis près d’un an

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